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Une IA favorite du Prix Goncourt ?

Face au l’affaire Thélyson Orélien, la sphère littéraire est contrainte de réagir à l’arrivée de l’intelligence artificielle.

Portrait de Maximilien Huet
Maximilien Huet7 min de lecture
Couverture de « Une IA favorite du Prix Goncourt ? »

Retiré de la sélection du prix Goncourt, le roman de Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir, ouvre le débat autour de l’utilisation de l’intelligence artificielle dans la création littéraire. S’il était considéré comme l’un des talents les plus prometteurs de la littérature francophone contemporaine, l’auteur québécois d’origine haïtienne est visé par des accusations qui remuent la sphère littéraire. Après la publication d’un post sur X, l’écrivain a été accusé d’avoir utilisé l’intelligence artificielle pour rédiger son dernier roman. L’ampleur de l’affaire, sans précédent, a alors poussé l’Académie du prix Goncourt à retirer son livre de la liste des prétendants au titre. «Dictée par la volonté de préserver l’intégrité du prix Goncourt et celle de l’Académie», cette décision lourde de sens a été motivée par une volonté de « protéger la production littéraire » (AFP, 2026). Par ailleurs, des accusations de plagiat — très documentées — sont également venues peser lourdement dans ce retrait. Bien qu’il s’agisse de la première affaire de grande envergure, ce n’est pas le début de l’utilisation de l’IA dans la rédaction — au sens large. ChatGPT, disponible depuis 2022, Copilot, présent dans Word depuis 2023, et Claude, particulièrement puissant depuis peu, sont autant d’instruments qui se sont installés dans les habitudes du plus grand nombre. Dans le graphisme, la vidéo et même l’information, les inquiétudes sont apparues en même temps que les outils. Pourtant, c’est seulement aujourd’hui que la sphère littéraire se pose la question de leur utilisation. Si David Djaïz dénonce « une légèreté de la part de toutes les institutions, les maisons d’édition, etc. », chez les lecteurs, le doute s’installe. Alors, derrière l’affaire Orélien, ce n’est pas seulement l’auteur qui est jugé, mais aussi et surtout l’importance du contrat qui le lie à ceux qui le lisent.

Tout part d’un constat : Pangram, une IA détectrice d’IA, affirme que C’était ça ou mourir a été généré par une machine. Une industrie de la détection est née en même temps que celle de la production, sauf qu’aucun de ces outils n’est encore infaillible. Si les faux positifs deviennent de plus en plus rares — un pour 24 000 tests (FranceInfo, 2026) —, ils existent encore. L’idée n’est pas de remettre en question les sanctions prises à l’encontre de la publication d’Orélien, justifiées aussi par des actes de plagiat, mais d’élargir le spectre à l’ensemble de la production littéraire future. Le nœud du problème réside dans l’incapacité totale des êtres humains à détecter l’IA. L’expérience menée par l’Université Villanova le montre : face aux textes, les lecteurs se trompent eux-mêmes. En mettant en opposition des nouvelles générées par ChatGPT avec d’autres écrites par des humains, les chercheurs ont montré que l’IA a atteint un niveau de perfectionnement tel qu’elle est difficilement perceptible (Numérama, 2026). Cela est d’autant plus vrai que l’IA est désormais présente dans tous les outils de rédaction informatique et de correction orthographique (France24, 2026). Alors, comment s’assurer de ce qui est écrit par l’humain ? Les outils d’intelligence artificielle s’entraînent sur des écrits humains : ils s’en imprègnent et formulent, sur cette base, des textes en fonction de la demande. Et, bien que des projets proposent de coder les productions afin qu’elles soient facilement distinguables, la question de la preuve permettant de certifier l’authenticité n’est pas encore résolue. Des voix s’élèvent, notamment l’Union des écrivaines et écrivains du Québec, qui appelle les auteurs à conserver chaque version du manuscrit (Le Devoir, 2026). Un manuscrit ? L’écrivain aurait pu le recopier depuis un écran. Une vidéo de l’écrivain en train d’inventer ? Au-delà du parallèle dystopique avec Big Brother, l’écrivain aurait pu apprendre le texte par cœur. Un certificat ? Par qui et comment juger un texte ? Ainsi, peut-être que, face à la difficulté de détecter l’IA, la question n’est pas de l’interdire, mais de savoir ce que nous lisons. La question réside dans la manière dont le lecteur appréhende l’écrit. Il s’agit d’éviter une ère de la méfiance, du doute et de la dénonciation.

Les enjeux ne sont pas nouveaux. Déjà au XIXe siècle, Alexandre Dumas était accusé de ne pas être l’auteur de ses romans. Si l’existence d’une équipe de prête-plumes est aujourd’hui avérée, le scandale porté par Eugène de Mirecourt avait donné lieu à un procès en diffamation, remporté par Dumas. D’abord considérée comme une forme d’esclavage intellectuel, cette méthode est aujourd’hui taboue dans la fiction, car elle est considérée comme malhonnête vis-à-vis du lecteur. L’utilisation de l’IA s’inscrit dans cette même logique. Pour les auteurs, l’important est d’écrire « avec nos tripes », comme l’explique Sophie Jomain (France24, 2026). Il ne s’agit pas tant de bien écrire que de sacrifier son temps et de se torturer l’esprit pour produire une œuvre honnête. Pour le lecteur, l’important est cette capacité à se « connecter avec une autre âme » (Quelles époques !, 2026). Récemment, le pape Léon XIV rappelait d’ailleurs les risques de l’accélérationnisme et de la disparition de l’être humain au profit de la machine. Cette « humanité qui nous a été donnée » (Magnifica Humanitas) est au centre de la production littéraire et de la polémique qui s’abat sur Thélyson Orélien. Un livre si touchant et si personnel donne au lecteur l’impression d’être trompé, car la connexion ne se fait plus avec un homme, mais avec un algorithme. Mais comme il est très difficile de prouver son utilisation, le doute est permis. Cette affaire instaure un précédent qui instille la méfiance dans l’esprit des lecteurs. Alors, deux parties se distinguent : ceux qui lisent pour le plaisir et qui ne sont pas dérangés par des productions générées par l’IA, et ceux qui promeuvent l’artisanat au profit de l’authenticité de la littérature. Pour contenter les consommateurs, la question du cadre devient centrale. Interdire ? Impossible à faire respecter, car la preuve de l’utilisation est, on l’a vu, dissimulable. La piste privilégiée est celle de l’honnêteté et de la confiance. L’idée est d’afficher la part de l’IA dans la rédaction afin de protéger à la fois les auteurs honnêtes et le lien avec le lecteur.

Cette affaire confronte alors la littérature à ce qu’elle refusait de voir jusqu’alors : elle n’est pas intouchable. Inquiète depuis quelques années de la diminution des ventes de livres, elle parvient à survivre économiquement malgré une forte concentration des ventes sur des gros titres et l’essor du marché de l’occasion. Aujourd’hui, le précédent Orélien — avéré ou non — crée un précédent en matière d’accusation qui inverse la charge de la preuve. Désormais, les auteurs risquent d’être contraints de prouver qu’ils n’ont pas utilisé l’IA face à un détecteur qui n’est pas infaillible. Alors, la traçabilité devient la condition de publication. Des voix s’élèvent déjà pour demander aux auteurs de fournir des preuves de chaque étape de leur travail — méthode pourtant insatisfaisante. Pour l’avenir de la littérature, deux visions s’opposent. Celle de la fin de la production humaine et du soupçon perpétuel. Si le lecteur ne peut plus faire confiance aux auteurs, il se tournera vers une autre expérience de connexion. En parallèle, la survie des écrivains est aussi en jeu. La rémunération — déjà réduite — d’un auteur devient bien moins rentable qu’une œuvre produite quasiment gratuitement en quelques minutes. Un autre scénario existe : celui de l’adaptation. Comme la peinture a survécu à la photo en réinventant son style, l’IA pourrait libérer la littérature de la performance littéraire. L’important résiderait dans l’histoire, le vécu et les sensations plutôt que dans l’exercice de rédaction. Des podcasts, des lectures et des scènes ouvertes participent déjà à humaniser le récit par le corps et l’instantanéité. L’intelligence artificielle peut aussi devenir un outil. Déjà mobilisée pour corriger les écrits, elle pourrait accompagner l’auteur dans sa production.

En somme, la littérature n’est pas morte. Mais elle a perdu son innocence. L’IA est présente ; elle est devenue un outil dans un grand nombre de domaines et, aujourd’hui, la sphère littéraire ne peut continuer à se bander les yeux. Cependant, elle n’est pas vouée à mourir pour autant. Sa survie demeure à travers cette relation de confiance entre le lecteur et l’auteur. Une relation qu’il est nécessaire d’entretenir afin d’éviter d’entrer dans une ère du soupçon perpétuel. Ainsi, cette affaire permet à la littérature d’identifier la nouvelle arme du siècle : l’authenticité.

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