Sport et politique : une chimère bien réelle
Mbappé, Riner, Zidane : à huit mois de la présidentielle, la fable du sport apolitique s'effondre. Récit d'une campagne qui se joue aussi sur les terrains.

Comment passer à côté de l’information ? Après une quatrième place décevante lors de la coupe du monde 2026, Zinédine Zidane est devenu le sélectionneur de l’équipe de France. S’il est resté plus de 14 ans à la tête de l’effectif, Didier Deschamps a vite été éclipsé par son ancien coéquipier dont la réputation n’est plus à prouver. Depuis son arrivée, chacun de ses gestes est épié, filmé et commenté. En moins de 24 heures, deux vidéos Youtube du premier entraînement des bleus ont déjà atteint plus de 500 000 vues, soit 1 million en cumulé. Tous les médias, sportifs ou généralistes, y sont allés de leurs commentaires pour tirer le maximum de cet événement sportif plus que symbolique. Pourtant l’actualité est dense en ce moment. A huit mois des élections présidentielles, chaque nouvelle peut devenir un outil de campagne. Et, ces dernières semaines, le sport français est redevenu un espace de bataille politique. Mbappé et Ceuta, les déclarations de Teddy Riner au micro de Stade 2 et les prises de position du nouveau sélectionneur montrent que le sport n’est plus un divertissement à l’écart des débats : c’est devenu une des premières tribunes.

Dans notre précédent article, nous avons eu l’occasion d’observer l’ampleur de la crise de Ceuta, son impact sur les relations au sein de l’UE ainsi que son caractère profondément géopolitique. Mais, il ne faut pas oublier qu’elle a été réhabilitée dans l’espace médiatique français à travers des commentaires sur le comportement de Kylian Mbappé. Il ne s’agissait plus tant de comprendre son refus que de montrer qu’à travers cet acte, le capitaine de l’équipe de France niait la souffrance d’une partie de la population espagnole. Au micro d’Europe 1, Eric Naulleau dénonçait une “grande part de cynisme et assez peu de conviction” (Europe 1, 2026). Alors que le joueur a expliqué ne pas vouloir “hiérarchiser la souffrance” (AS, 2026) en commémorant les migrants morts pendant la traversée. Autre élément révélateur : Mbappé est devenu l’épicentre de cette affaire alors même que son geste a été suivi par Vinicius Junior et Ibrahima Konaté. Simple hasard, résultat d’une notoriété importante ou enjeu politique ? Bien que le nom du capitaine de l’équipe de France soit plus éloquent que celle du défenseur, on se rappelle aussi ses prises de positions à l’encontre de l’extrême droite. En mai 2026, le prétendant au ballon d’or avait invité les français à s’éloigner du RN (Ouest-France, 2026). Une prise de position au retentissement important, à laquelle les cadres du parti avaient répondu en appelant l’attaquant à une “forme de devoir de réserve moral” (Thomas Ménagé, France Info, 2026). Mais, la récupération politique ne se fait pas que chez les adversaires des opinions du joueurs. En Espagne, les associations pro-migrants ont fait de ce geste un symbole de la solidarité de Mbappé. Le même geste, deux récits opposés, chacun ajusté à sa cause. Ces récupérations témoignent de l’ampleur dont bénéficient les prises de positions des sportifs français - notamment lorsqu’ils incarnent la réussite française à l’international.
Un statut dont bénéficie l’un des plus grands judoka de l’histoire : Teddy Riner. Pourtant depuis quelques semaines, il est au milieu d’une controverse médiatico-politique très dense. Au micro de “Stade 2”, le champion olympique a expliqué ressentir une angoisse vis-à-vis de “la tournure que prend le pays”. Il affirme : “Ça m’angoisse de voir la montée des extrêmes, ça me fait flipper. _Des deux extrêmes?_De l’extrême droite. Il faut appeler un chat un chat.” (Francetvsport 2026). Une prise de position rapidement reprise et critiquée pour sa volonté de peser sur l’opinion. Une partie de la sphère politique veut ancrer les sportifs dans le cadre du divertissement. Pascal Praud a notamment réduit les opinions du judoka à “un brevet de bonne conscience à peu de frais” (CNews, 2026). Une critique à laquelle Teddy Riner a répondu avec un long message sur X. Il y explique notamment : “Si je m’exprime, ce n’est ni pour donner des leçons, ni pour diviser. J’aime profondément la France: je défends son histoire, le génie de son peuple, son patrimoine, ses valeurs républicaines et sa diversité. C’est pour cela que je refuse la résignation” (X, 2026). Le multiple médaillé olympique, déjà remarqué pour ses positions sur le port du voile en 2025, s’est alors positionné clairement en décidant de rentrer dans l’arène politique à l’approche des élections. Le 22 septembre, sur le plateau de C à Vous, Teddy Riner rappelle : “Je suis un citoyen avant tout, même si je suis sportif, je suis citoyen. J’ai mon mot à dire” (C à vous, 2026). Contrairement à Kylian Mbappé, le judoka a choisi : il ne ferme pas la porte à la politique. Il n’est donc plus simplement utilisé par la politique, il s’en sert.
Un rôle que Zinédine Zidane avait pris à deux reprises ces dernières années. En 2002 et en 2017, lorsque le Front National est arrivé au second tour des élections présidentielles, le champion du Monde 98 avait expliqué : “Je suis loin de toutes ces idées-là, de ce Front National. Il faut éviter au maximum ça. Les extrêmes, ce n’est jamais bon” (Sud Ouest, 2017). Alors entraîneur du Réal Madrid, il bénéficiait d’un statut plus libre qu’actuellement. Aujourd’hui, s’il est toujours une icône française intouchable, il représente aussi l’une des institutions sportives les plus importantes du pays. En début septembre, après l’annonce de sa première liste, le sélectionneur a été interrogé sur ses précédentes prises de position dans le contexte de l’élection présidentielle de 2027, il a affirmé : “Je suis un citoyen, comme tout le monde je pense des choses mais les partager, chacun fait comme il veut, je n’ai rien à dire. Moi, je vais me consacrer à ma tâche.” (Huffpost, 2026). Malgré tout, en juillet, il a rappelé son amour à “un beau pays, avec cette mixité” et sa volonté de “combattre le racisme à sa manière” (AS, 2026). Si ces prises de positions peuvent paraître tièdes, elles ont été saluées par Eliot Deval : “n’en déplaise aux militants journalistes, il ne jouera pas un rôle dans l’élection présidentielle” (CNews, 2026). Seulement, refuser de politiser Zidane est déjà un acte politique. Assigner le sportif au divertissement consiste alors à réserver l’espace médiatico-politique aux professionnels - et à contraindre leur liberté d’expression.
En somme, à huit mois d’une des élections les plus importantes des dernières décennies, le sportif n’est plus un simple citoyen. En bénéficiant d’un capital sympathie, ils deviennent des outils de campagne particulièrement importants. Nombreux sont les exemples de récupération politique d’une simple phrase, d’une prise de position voire même de l’absence d’opinion. Les uns y voient des traîtres, les autres des alliés de circonstance et rarement de simples citoyens et citoyennes. En réalité, cette politisation du sport n’est pas anormale. Dans une campagne qui se joue sur l’identité nationale et le patriotisme, quels meilleurs alliés que les représentants des couleurs françaises à l’échelle internationale ? Le sport n’est pas devenu politique : c’est la politique qui a besoin de lui.