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Ni tout à fait d’ici, ni tout à fait d’ailleurs

Comment JeanJass, TIF et Mairo transforment leur double identité en matière artistique ?

7 min de lecturecanada
Couverture de « Ni tout à fait d’ici, ni tout à fait d’ailleurs »

“Hé tonton, les cabas ils sont trop lourds !

Aaaahhhh, allez montez dans la voiture !”

  • Tonton du bled, 113.

Lorsqu’en 1999, le 113 publie Tonton du bled, une déclaration d’amour aux départs en vacances en Algérie, Rim’k, AP, Mokobé et DJ Medhi sont loin de se rendre compte à quel point il deviendra culte. En se jouant des clichés racistes, il facilite l’affirmation d’une double identité franco-algérienne et offre un nouveau courant de revendication. Depuis, le rap français s’est grandement développé au point de donner naissance à une multitude de sous-genres (du boom-bap à l’hyper pop en passant par la trap). Mais, il reste l’espace privilégié pour évoquer les sujets du métissage et de la double identité. Sans pour autant s’inscrire dans le courant du 113, d’IAM ou de Lunatic, de nombreux rappeurs francophones évoquent les tensions personnelles et sociétales liées à leurs origines.

_Les champs de sacs plastiques_de JeanJass, 1.6 de TIF et _LA FIEV_de Mairo offrent une perspective particulière de la double identité. Malgré leurs origines différentes, ils témoignent unanimement de la difficulté de n’être ni vraiment d’ici, ni vraiment d’ailleurs, tout en proposant une lecture profondément politique et postcoloniale des problématiques rencontrées.

“Il était une fois un arabe en Belgique

Toute ta vie tu vas prendre des gifles”

  • IMAX, JeanJass.

En mai 2026, JeanJass propose un cinquième projet toujours plus personnel. Si le rappeur belgo-marocain nous a habitués à un niveau technique rarement égalé, il parvient à gagner en fond et en forme. Sur des prods de Chilly Gonzalez, H jeune crack ou Mike Shabb, le jeune papa s’ouvre sur ses origines, son lien avec son père et les conséquences de la paternité. Il explique sur FranceInter : “L’urgence de la paternité, ça a débloqué quelque chose”. Une maturité qui vient questionner sa relation avec ses propres origines, au point de se rendre compte qu’il a “déjoué tous les pronostics” (IMAX). Dans le morceau central de l’album, Le Pays de mon père, il nous propose une vision floue, nostalgique et anecdotique de ses voyages dans le Rif. Une perception agréable du Maroc, mêlant paysages, odeurs et souvenirs familiaux. Des souvenirs portés par un flow plus lent, moins technique et parfois murmuré, sur une mélodie planante accompagnée de chœurs angéliques. Malgré tout, l’expérience reste teintée par une appartenance incomplète qui le peine. En se replaçant dans le regard de l’enfant, il évoque sa bonne volonté mise à l’épreuve par sa méconnaissance de la langue, de l’histoire et coutumes.

“C’est qui lui, y a son portrait partout ?

Je ne sais rien mais j’peux apprendre,

Coincé derrière la barrière de la langue”

  • Le pays de mon père, JeanJass.

Une douleur également partagée par TIF dans son album 1.6. Celui-ci, basé sur des sonorités _chaâbi_et raï, offre une musicalité algérienne favorisée par les instruments traditionnels mobilisés (bendir, krakreb, etc.). Les productions sont très diverses allant du boom-bap à la ballade. Et, si, l’artiste algérien se différencie du belge par cette affirmation forte de son identité, “Digne d’Alger, des quartiers populaires” (Demain c’est b3id), il ressent une distance similaire depuis son arrivée en France. Dans cette relation en miroir, chacun subit une forme de déracinement, de perte de repères et de nostalgie douloureuse vis-à-vis de leurs origines. Si JeanJass est belge, il souhaite maintenir le lien fragile qu’il entretient avec le Maroc. Une relation qui, au-delà de l’image de son père, dépend de la qualité de ses efforts. Il devient nécessaire pour une partie de son identité qu’il connaisse, préserve et transmette cette parenté et cette histoire. Concrètement, pour le belge, cela se caractérise par des allers retours dans le Rif en dépit de la distance.

“Souvent dans l’avion, sûrement parce que j’ai peur

Des gens sur les nerfs, Charleroi-Nador, le vol de 7 heures”

  • CRL-NDR, JeanJass.

De même, sur _Amnesia,_TIF compare sa relation avec son pays natal à une histoire d’amour impossible. Il met en avant une contradiction propre à une grande partie de la migration économique et étudiante. Le départ, bien qu’il ne soit pas souhaité, apparaît comme une réponse à l’absence d’opportunité dans le pays d’origine. Une culture du sacrifice pour la famille et la qualité de vie particulièrement présente dans l’univers du rap. Alors, la migration est subie, douloureuse et parfois même déchirante.

“Et j’t’ai quitté mais au fond, j’t’avoue qu’ça m’fait mal

Mais j’dois partir pour faire ce biff, tu l’sais (eh, eh)”

  • Amnesia, TIF.

Si la fin semble justifier les moyens, la douleur de l’éloignement est réelle et est d’autant plus intense qu’elle s’ajoute à une violence de l’arrivée.

Sur 1.6, titre éponyme de l’album, TIF évoque l’influence de la colonisation française et de la période d’instabilité post-coloniale algérienne sur sa propre construction. En ayant connu la Décennie Noire : la guerre civile par sa fenêtre ; le rappeur pensait avoir atteint le paroxysme des conséquences de cent-trente ans de colonisation. Pourtant, en arrivant en France, il comprend que l’aversion envers l’arabité est encore très présente dans les esprits, au point d’avoir l’apparence d’un combat sans fin.

“Chaque jour mes démons m’colonisent un peu plus

J’crois que j’ai le syndrome de la Palestine”

  • _1.6,_TIF.

Des “démons” qui sont aussi ses propres pensées ainsi que les vices dans lesquels peuvent tomber des jeunes en manque de repère. Malgré tout, le parallèle avec la Palestine laisse penser à une sensation d’attaque perpétuelle de son identité au profit d’une image précise à laquelle il doit se conformer. Une perpétuité des représentations partagée par Mairo sur son album _LA FIEV._Un premier album qui met en lumière l’éclectisme et la maitrise musicale du rappeur par les différents styles mobilisés : boom-bap, rock, trap, etc. Dans son propos, le Suisse, né de parents érythréens, s’inscrit dans un courant profondément anticolonialiste et parfois même panafricaniste. Dans Dope, il s’attaque aux clichés racistes et à leur survivance dans les esprits et les arts contemporains :

“Les nations qui constituent l’Afrique n’ont jamais été sauvées par des braves gars”

  • _Dope,_Mairo.

Ici, les deux artistes viennent déconstruire et s’attaquer à ce que Frantz Fanon appelle l’assignation. L’idée selon laquelle, même dans une société décolonisée, le racisé est contraint de mettre un “masque blanc” et d’adopter la posture dictée par la société.

En parallèle, Mairo met aussi en avant une histoire familiale douloureuse liée à celle de l’Erythrée : “une prison à ciel ouvert” (G. Blanc). Comme il l’explique dans une interview pour QueLaNeef, ses parents ont fui le pays après avoir milité pour une ouverture démocratique du pouvoir. Une expérience décisive dans la construction de son identité. Il affirme : “On marche à pied dans le désert, on traverse, on doit passer par le Soudan pour arriver jusqu’ici” ; avant de faire un parallèle avec sa posture artistique : “Cette recherche d’indépendance c’est pas pour rien”. En effet, en Europe, Romai “Mairo” Tesfaldet est confronté à l’image du perpétuel migrant, au profit de discours haineux portés par l’extrême droite. Une image qu’il refuse en la mettant en parallèle avec la douleur, l’injustice et la contrainte que représente la migration.

“Ma peau est la plus détestée dans c’putain d’monde d’arriérés

Qu’on mélange pas mon peuple avec tous ces gens bons qu’à téter”

  • _45%,_Mairo.

Par opposition, le rappeur suisse utilise son album pour mettre en avant les efforts colossaux de sa mère pour s’intégrer dans son pays d’arrivée. Une difficulté supplémentaire partagée par TIF dans _Mathusalem._Si l’artiste algérien est contraint aux mêmes conditions que les autres, il les vit plus douloureusement par comparaison à son pays d’origine.

“J’suis à Paname et le ciel est gris

Peut être encore plus pour un immigré”

-Mathusalem, TIF.

Au final, si les récits et les expériences de JeanJass, TIF et Mairo divergent, ils se rejoignent en un point : transformer une identité fracturée en art. Sortis à quelques mois d’écart, ces albums montrent que la musique, et à fortiori le rap, reste l’un des rares espaces où l’expression du métissage est une force plutôt qu’un aveu.

Pour écouter :

Les champs de sacs plastiques : https://link.deezer.com/s/34hVkvnpK5OUb8t6dbuX3

1.6 : https://link.deezer.com/s/34hVkIJ1kRhnXLvzb4wMW

_LA FIEV :_https://link.deezer.com/s/34hVjy7Mp7dwNBkIbW58G

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