Le Pape cite l'Évangile, les politiques citent le Pape.
À quelques mois de la présidentielle, tous les camps s'arrachent les paroles du Pape - quitte à n’en retenir que ce qui les arrange.

Dans la soirée du vendredi 25 septembre, 80 000 personnes chantaient et dansaient au rythme des musiques religieuses - du chant lyrique à la pop en passant par le rap. Une fête sans revendications politiques dont l’objectif était de réunir les jeunes catholiques français autour du Pape. Invité par l’Eglise, l’Etat et l’UNESCO, Léon XIV avait officiellement pour objectif de “porter un message de vie et d’espérance” (Pape-France.fr, 2026). Les festivités ont commencé avant même son arrivée avec une veillée regroupant des influenceurs catholiques. Puis, de vendredi à dimanche, entre discours à l’Assemblée, rencontre avec des victimes de violences sexuelles et hommage à Robert Schuman, le voyage du Pape a pris la tournure d’une rencontre diplomatique. Un virage incarnée par des prises de position du Saint-Siège sur certains sujets politiques brulants. Alors, si l’événement se voulait apolitique, il est difficile de passer entre les tentatives de récupération politique. A quelques mois de l’élection présidentielle, beaucoup revendiquent l’aval - ou tout du moins le lien moral - avec la papauté. Quitte à ignorer, pour certains, les contradictions idéologiques les plus criantes.

Depuis la fumée blanche, Léon XIV a affiché à de nombreuses reprises sa position sur l’immigration et l’entraide entre les peuples. Sa première publication en tant que Pape, Dilexi Te (”Je t’aime”) exprime d’ailleurs explicitement que “la tradition de l’activité de l’Eglise pour et avec les migrants se poursuit” et que “là où le monde voit des menaces, elle voit des fils; là où l’on construit des murs, elle construit des ponts.” (Vatican.va, 2025). Dans le courant de son prédécesseur François Ier, Robert Francis Prévost a confirmé cet engagement au port d’Arguineguin, lieu d’arrivée de beaucoup de migrants, en affirmant : “Chers migrants, avant de vous dire autre chose, je veux m’incliner devant votre dignité. Vous n’êtes ni des numéros ni des dossiers.” . Des prises de positions qui donnent une légitimité particulière aux populations contraintes de quitter leurs pays, sans proposer de solutions concrètes. Plus frontalement, Léon XIV a aussi alerté sur les risques de “l’idéologie d’extrême droite” (Le Cri, 2026). Une sortie ayant participé à tendre les relations entre l’extrême droite espagnole et le Pape. Si une partie de cette sphère, notamment le parti Vox, adopte une rhétorique catholique traditionnaliste, le Pape a dénoncé des “discours qui polarisent et divisent” (Courier International, 2026). En France, à l’Elysée, Léon XIV a réitéré ses positions en rappelant “qu’une société authentiquement libre n’impose pas l’uniformité, mais protège la diversité des consciences, en prévenant les dérives autoritaires et en favorisant un dialogue éthique qui enrichit le tissu social” (La Croix, 2026). Une phrase qui résonne avec les débats français sur la laïcité, les signes religieux dans l’espace public et plus récemment le voile. D’où la récupération politique par une partie de la gauche. Si Jean-Luc Mélenchon avait déjà salué l’héritage politique de François Ier, La France Insoumise (LFI) a bénéficié médiatiquement d’une rencontre entre Bally Bagayoko et le Pape dans la journée de vendredi dans le cadre de sa présence à Saint-Denis. Elle s’est aussi vivement attaché à ses prises de positions sur l’immigration et ses “textes sociaux” (Midi Libre, 2026) tout en refusant d’assisté à la messe du Samedi, préférant la marche pour le climat. Le maire de Saint Denis a aussi expliqué vouloir assumer “l’héritage chrétien” français (Tribune Chrétienne, 2026). LFI s’est ainsi inscrit en faux vis-à-vis du cérémoniel tout en s’accrochant aux partis du discours rejoignant leurs positions.
Pourtant, en parallèle de ces affirmations précises, claires et répétées, certaines décisions ont favorisé le rapprochement avec la droite et l’extrême droite. Face à ces contradictions, les groupes sélectionnent les paroles du Pape. Pour le discours à l’Elysée, les extraits mis en avant concernent davantage la gestation pour autrui (GPA) ou l’accompagnement de fin de vie. Respectivement qualifiés de “manipulations génétiques” et “d’offre d’une mort programmée” (BFM, 2026), Léon XIV a rappelé la position de l’Eglise catholique française quelques mois après l’adoption d’une loi relative à l’aide à mourir. Une décision sur laquelle elle rejoint la droite et l’extrême droite ayant voté en grande majorité contre l’adoption à l’Assemblée Nationale (les groupes : Rassemblement National, Union des Droites Républicaines et Droite Républicaine). Mais condamner la GPA ne suffit pas à justifier cette proximité revendiquée : ne faudrait-il pas apparaître aux côtés du Pape ? De fait, l’apparition médiatique et visuelle des représentants politiques et idéologiques est devenue une stratégie à part entière. Avant même son arrivée sur le sol français, la présence de l’Abbé Raffray à une soirée consacrée aux influenceurs catholiques pose la question des personnalités mises en avant. Ce prêtre traditionnaliste, se revendiquant “identitaire” (20minutes, 2026), représente une frange de l’Eglise catholique proche de l’extrême droite. Epinglé pour des propos sur l’homosexualité et sur Jean-Marie Le Pen, il participe à promouvoir les discours extrémistes. Une présence inquiétante en raison de la visibilité et de la place accordée à ces positions dans l’Eglise catholique française, alors même qu’elles entrent en opposition avec celles du Pape. Aussi, vendredi, pendant la veillée des jeunes, sur scène se trouvait une croix montée par l’association SOS Calvaire vivement critiquée pour ses liens avec Pierre Edouard Stérin (La Nuit du Bien Commun) et la sphère traditionnaliste. Une organisation apolitique dont l’objectif est, à travers la restauration de croix, de répondre à “l’islamisation” de la France (Street Press, 2025). Samedi, tout sourire sur les bancs VIP de la messe de la place de la Concorde, les hommes et femmes politiques français ont participé à politiser l’événement. Si peu de représentants de la gauche étaient présents, certains candidats à l’élection présidentielle, dont Marine Le Pen, Gabriel Attal, Bruno Retailleau et Eric Zemmour étaient au rendez-vous. Une série d’apparition qui , bien que saine et d’apparence apolitique, offre plus de visibilité aux politiques et les inscrits dans un contexte précis. Or, à quelques mois de la présidentielle, se tenir aux côtés du Pape est un acte politique : une photo vaut mille affiches de campagne - et participe, image après image, à vider les termes de leur sens.
Ainsi, le fond et la forme devraient ici prendre une importance comparable. Pourtant, les propos du Pape ne sont que rarement mobilisés dans leur entièreté : l’idée est d’utiliser son image comme un outil de légitimation morale du programme politique. Ici, dans un élan identitaire mettant en avant la singularité et l’immobilisme d’une culture française à défendre, le catholicisme est devenue l’incarnation contemporaine des “racines chrétienne” de la France. Conformément à un roman national basé sur le baptême de Clovis, le rôle de Jeanne d’Arc et la légitimité divine de la royauté, le discours en oublie une partie de la substance. Des éléments pourtant réinvesties par le Pape lui-même tels que la laïcité, la déclaration des droits de l’homme ou l’entraide entre les peuples. Des parallèles qui blessent aussi une partie de la population catholique française. Pour 20minutes, une catholique explique : “Quand j’entends ça, ça me fait beaucoup de mal, ça me fait honte et ça me met en colère.” (20minutes, 2026). Car se joue aussi l’appropriation d’une croyance dont les fidèles ne forment pas un groupe généralisable. L’enjeu est aussi de refuser l’invisibilisation d’un héritage social du christianisme. En somme, ici, comme pour les sportifs, le religieux est utilisé : on récupère le symbole, on ignore la matière. Le Pape comme Mbappé sont convoqués, cités mais rarement écoutés jusqu’au bout.