“La FIFA mérite un leader, pas un dealer”
Comment Gianni Infantino a transformé le football mondial en pouvoir politique et économique.

“Êtes vous définitivement engagé dans l’élection ou envisagez-vous de démissionner ? Demandez-vous pardon aux fans ?” (Sky News, 2026).
C’est face à ces questions de Sky Sports que le Président de la FIFA, Gianni Infantino, a préféré fuir plutôt que de répondre. Sa première apparition publique depuis une Coupe du Monde vivement critiquée n’est pas passée inaperçue. Seulement, la déception est grande tant il a limité ses réponses au contexte de la Coupe du Monde féminine des moins de 20 ans - évitant soigneusement toute question sur l’élection de la présidence de la FIFA prévue pour mars 2027. Ce projet de quatrième mandat - soit quinze ans à la tête de la FIFA - incarne une mutation d’une instance sportive en un pouvoir politique et économique au risque d’éloigner un peu plus le football de ceux qui le regardent.

Dans un article, aujourd’hui supprimé, la FIFA expliquait fièrement que “Le Président s’est directement adressé aux dirigeants du monde” (FIFA, 2022) dans le cadre du sommet du G20 de Bali. Une déclaration qui laisse entrevoir la force géopolitique que Gianni Infantino est en droit de revendiquer en raison de son poste. De fait, depuis plusieurs années le “système Infantino” (Simon Bolle, 2026) a tout fait pour inscrire la fédération internationale de football comme l’un des régulateurs de la vie politique internationale. Être à la tête du sport le plus visionné au monde (1,5 milliard de téléspectateurs pour la finale de la coupe du Monde 2022), donne à son président une force de frappe médiatique et symbolique incommensurable. En 2026, plus de 63 millions d’Américains (L’Équipe, 2026) ont vu leur président remettre les médailles aux vainqueurs. Une opportunité pour faire oublier les multiples scandales de son mandat. Donald Trump également remercié pour ses “actions exceptionnelles en faveur de la paix et de l’unité” (FIFA, 2025) par le Prix de la Paix de la FIFA en décembre 2025. Un projet de _sport-washing_favorable aux deux parties qui permet à Infantino de dépasser sa fonction et de se rendre indispensable à la tête de la fédération.
Une sécurité de l’emploi qui est aussi le fruit d’un système d’élection particulièrement propice au clientélisme. Sur les 211 fédérations nationales reconnues par la FIFA, 50% des votes (soit 106 voix) sont nécessaires à une réélection. Un dispositif qui interroge en raison des accords économiques qui pourraient exister et entraver la tenue d’un vote honnête. Concrètement, les confédérations recevant des subventions de la FIFA ont tout intérêt à voter pour le candidat qui leur verse - et leur promet de verser - les sommes les plus importantes. Ce qui explique les “mois de lobbying” (KPMG, 2026) menés par Infantino au profit d’une exemption d’impôts sur les dotations pour les nations qualifiées à la coupe du Monde. En dehors du caractère économique, il est également difficile de jauger l’honnêteté de l’organisation vis-à-vis des multiples scandales concernant des dirigeants de fédérations affiliées.
Pourtant, les ambitions de Infantino se sont récemment confrontées à un mur. Un pas de trop a mené le président de la FIFA à lancer un projet de privatisation des droits commerciaux de l’organisation. Ce “projet de création d’une société commerciale” (Huffpost, 2026) aurait permis d’ouvrir les compétitions aux capitaux étrangers - dont des proches du président américain. Et si la capacité d’une organisation non-lucrative à “vendre” une partie des revenus d’un sport qui appartient aussi et surtout à ses fans pose question, certains éléments plus discrets du projet donnent du relief aux critiques. Romain Molina révèle notamment l’existence d’un poste de commissionnaire. Responsable d’organiser économiquement cette nouvelle société, le poste était déjà promis à Gianni Infantino. Une banalisation de la transgression des règles également caractérisée par un “spectacle grandiose” (Ouest-France, 2026), rallongeant de douze minutes la mi-temps de la coupe du monde. Il semble alors que même les lois élémentaires du football doivent se plier aux exigences économiques de la FIFA.
Ce projet, retiré en quelques jours sous la pression, a provoqué une réplique rare : une lettre ouverte cosignée en août 2026 par trois des plus importantes confédérations mondiales - l’UEFA, l’AFC et la CONCACAF. Les représentants du football européen, asiatique et nord-américain y dénoncent une volonté de s’approprier un sport qui “n’appartient à aucun individu ni à aucune institution” (L’Équipe, 2026). Une déclaration inédite qui, sans jamais citer Infantino par son nom, balaie ses efforts pour sauver son trône et jette une ombre inattendue sur une réélection qui semblait, il y a peu encore, acquise d’avance.
De fait, cette indiscipline commence à déplaire. Depuis quelques semaines Infantino se révèle être un colosse au pied d’argile tant ses alliances s’effritent. Depuis 2016, Lise Klaveness, présidente du football norvégien, dénonce les effets d’annonce et les agissements de Gianni Infantino. Si l’ex-joueuse s’est longtemps sentie seule face à la direction de la FIFA, elle est aujourd’hui rejointe par une grande partie des fédérations européennes. Menée par Aleksander Ceferin, l’UEFA (fédération européenne) s’est frontalement opposée au projet de privatisation de la coupe du Monde. Désormais, alliée à l’AFC (fédération asiatique) et la CONCACAF (fédération du continent américain), elle appelle à la démission immédiate de Infantino. Dans leur lettre ouverte, les présidents de fédération s’inquiètent de “l’intégrité du jeu et de ceux qui sont élus pour le diriger” (UEFA, 2026). Une publication qui bouleverse le rapport de force. Si la contradiction européenne est ancienne, la perte des soutiens asiatique et américain pèse très lourd dans la balance. Ils sont parmi les marchés footballistiques les plus dynamiques et en plus forte croissance du monde. Gianni Infantino doit désormais compter sur le soutien des fédérations africaines et sud-américaines - loin d’être acquis. Si Véron Mosengo-Omba, président de la Fédération congolaise, considère qu’une réélection serait “une excellente nouvelle”, l’unité africaine n’est pas du tout assurée. La COSAFA, chargée du football en Afrique australe, s’éloigne de plus en plus de Infantino au même titre que Patrice Motsepe, président de la Confédération Africaine de Football. Pourtant alliés de longue date, la signature d’un accord entre la CAF et l’UEFA au sujet de l’arbitre Omar Artan a été perçu comme un désaveu rompant la confiance mutuelle. Les 54 voix du continent africain sont ainsi devenus l’enjeu principal de la guerre d’influence UEFA-Infantino. Certaines stars du football africain, Samuel Eto’o en tête de liste, appellent encore à soutenir la candidature du président actuel - mais ces initiatives se font de plus en plus rares. Reste à savoir si les annonces officielles suivront les votes, qui se feront à bulletin secret.
Ainsi, si l’absence de réponse de Gianni Infantino au micro de Sky Sport pouvait laisser croire à une humilité remarquable, une fois remise au prisme des tensions qui traversent la sphère footballistique mondiale, elle interroge sur l’honnêteté du candidat. Comme le disait un panneau publicitaire de Time Square en début septembre, “la FIFA mérite un leader, pas un dealer”. Aujourd’hui l’ampleur prise par la fédération internationale dépasse largement le cadre des terrains et l’instrumentalisation du football à des fins économiques et politiques a fini par agacer autant les fans que les hommes d’influence. Une ampleur d’autant plus insupportable qu’en parallèle bon nombre de clubs meurent par manque de moyen.
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