Contrôler l’IA, contrôler le Monde
Comment la souveraineté numérique européenne se transforme en simple slogan.

En 2017, Vladimir Poutine annonçait déjà que “celui qui deviendra le leader de l’IA sera le maître du monde”. Presque dix ans plus tard, l’intelligence artificielle est partout. En 2023, 66% de la population française utilisait déjà des agents conversationnels. En 2026, 900 millions de personnes utilisent l’IA chaque semaine. A l’échelle mondiale, le milieu connaît un développement digne d’une quatrième révolution industrielle. Si le marché pesait presque 222 milliards de dollars en 2020, cinq ans plus tard, il représenterait déjà plus de 581 milliards de dollars (Stanford HAI). Alors, il semble que la prédiction de Poutine s’avère juste. En dépit de sa précognition, c’est bien la Chine et les Etats-Unis qui s’inscrivent comme les puissances les plus en avance sur l’IA. Une fois mise en perspective avec l’ampleur de son utilisation, des problématiques liées à la souveraineté apparaissent. En Europe, Mistral, ASML et la Commission Européenne sont présentés comme les remparts face aux géants américains et chinois. Mais derrière l’étendard de la souveraineté, l’indépendance numérique européenne reste, pour l’instant, largement un slogan.

Le retard européen est conséquent, il existe aujourd’hui deux véritables blocs de l’IA : la Chine et les Etats-Unis. Si beaucoup de choses les oppose, les investissements humains et économiques au profit de l’intelligence artificielle sont centraux dans leurs stratégies. L’engagement américain suit une philosophie utilitariste visant la performance sans réfléchir aux effets sur les produits. Le marché est ouvert et les investissements sont très importants. Entre 2013 et 2023, les USA auraient dépensé plus de 335 milliard de dollars pour développer leurs intelligences artificielles (ARTE). Aujourd’hui trois des agents conversationnels les plus utilisés au monde sont américains : ChatGPT (OpenAI), Claude (Anthropic), Gemini (Google). Le premier accueille plus de 70 millions d’utilisateurs chaque jour. Sans être aussi important, le déploiement chinois est remarquable. Il s’appuie sur une philosophie confucéenne (Athénaïs Oslati, 2025) ayant pour but de faire de l’IA un outil de l’ordre social. Si DeepSeek, le chat bot chinois le plus important, n’accueille “que” 22 millions d’utilisateurs chaque jour, la force de l’intelligence artificielle chinoise repose dans son rapport coût/performance. Sur 10 ans, la Chine a dépensé 104 milliards de dollars dans le domaine. Un retard de dépense que les chinois compensent par une très grande production de brevets - annonçant peut-être un rattrapage sur les américains.
Les deux premiers pays européens dans le top dix des plus grands dépensiers dans l’IA sont l’Allemagne et la France (ARTE). Placés sixième et huitième, ils sont très loin d’atteindre les investissements chinois et américains. En 2025, les USA avaient investi près de 285 milliards de dollars dans l’intelligence artificielle contre 20 milliards pour l’entièreté des pays européens. Alors si la stratégie européenne repose sur la création d’une “IA de confiance” (Tech and Fest, 2025), elle reste largement dominée par les Etats-Unis. Le domaine des data-center, lieux de stockage et de traitement des données permettant de développer une intelligence artificielle, est aussi un des enjeux décisifs pour prétendre à une indépendance numérique. En effet, si les inégalités entre les pays se creusent, c’est surtout la question de la souveraineté et de la source des informations diffusées par les IA chinoises et américaines qui posent question.
Le projet étendard en Europe est français : Mistral. Cette entreprise, représentant “l’espoir européen” (L’Europe, 2026), développe Vibe, un agent conversationnel “plus sympathique” et “plus transparent” (Quotidien, 2025). L’idée est de proposer une alternative aux IA étrangères afin de bien choisir ses interdépendances. Si la logique américaine repose sur l’augmentation de la passivité des utilisateurs pour créer de l’engagement, Mistral défend l’utilité d’une IA jouant un rôle d’outil. D’un point de vue géopolitique, le premier avantage d’un projet européen est d’inscrire nativement une réglementation des productions. Contrairement aux multinationales américaines qui se démènent pour ne pas avoir à respecter le règlement général sur la protection des données (RGPD), ici, il est inscrit dans le code. Le second intérêt repose dans le fait de “choisir les personnes avec qui on travaille [pour] avoir une pensée collective” (Athénaïs Oslati, 2025). L’idée est d’éviter les relations de dépendance en transformant les échanges en collaboration, tout en sécurisant l’accès à de potentielles données compromettantes. Dès lors, il est aussi possible de penser une intelligence artificielle écologique, collaborative et honnête qui pourrait être adoptée par les organisations européennes. D’autant plus que des projets de création de data-center apparaissent afin de poser les fondations d’une branche IA européenne. Un milieu en plein essor en Europe puisque depuis 2023, la capacité de calcul européenne a déjà été multipliée par 1.5 (European Data Center Association, 2026).
Cependant, un point vient noircir le tableau : ce projet, incarnant la souveraineté européenne, est en partie financé par des capitaux étrangers. Si l’entreprise met largement en avant son partenariat avec ASML, entreprise néerlandaise, elle a aussi pris part à des tours de table organisés par le géant de l’investissement américain General Catalyst (Financial Times). Il semble que des firmes américaines telles que Nvidia, Salesforce et Microsoft aient participé et se soient engagées au capital de Mistral. Des investissements qui, s’ils posent la question de l’indépendance de la recherche, questionnent surtout sur la capacité européenne à se développer en dehors du giron américain. La question est de savoir si l’Europe est encore capable de construire, financer et mener des projets en autonomie. Une interrogation à laquelle ASML semblait avoir donné une réponse satisfaisante.
L’entreprise néerlandaise s’est imposée comme le producteur de machines spécialisées en semi-conducteurs, incontournables dans le milieu de l’IA. Présent dans presque tous les appareils électroniques, les semi-conducteurs sont au centre d’une course à l’innovation faisant de leur production un enjeu géopolitique et économique majeur. Fort de sa technologie de pointe, ASML est devenue l’une des entreprises les plus importantes de la tech mondiale faisant même face aux producteurs chinois. Valorisée à plus de 550 milliards d’euros, elle est devenue l’incarnation de la réussite industrielle européenne. En 2025, l’entreprise est entrée au capital de Mistral en acquérant 11% du projet, devenant son plus grand actionnaire. Dès lors, l’alliance des ces deux “licornes” du numérique incarne un élan européen au profit de la souveraineté numérique. Seulement, des nuances sont nécessaires. D’abord, comme l’explique Christophe Fouquet, directeur commercial d’ASML, l’objectif européen ne peut pas être de “se replier dans son coin pour tout faire en solitaire” sans risquer de devenir un “défi considérable” (Nikkei Asia, 2023). Ensuite, il n’existe pas de partenariat exclusif de vente entre les deux entreprises. 29% des ventes de machines productrices de semi-conducteurs vont vers la Chine alors que l’Europe n’en représente qu’une infime partie. Enfin, ASML n’est plus en position de monopole. Un certain nombre de projets chinois développent leurs propres unités de production mettant en danger un maillon essentiel de l’indépendance numérique européenne. En somme, l’idée d’un projet à 100% européen, indépendant des entreprises étrangères, est un mirage.
S’il est difficile de faire face sur les plans économique et technologique, la Commission Européenne tente de répondre politiquement. En 2024, l’Union Européenne a été la première organisation à instaurer un “cadre juridique complet en matière d’IA” (Commission Européenne, 2026). L’AI Act distingue quatre types de menaces liées à l’intelligence artificielle, auxquels elle répond par des règles adaptées. Si les risques inacceptables ou élevés concernent la manipulation de masse, le deepfake(production de fausses vidéos), les utilisations médicales et juridiques, la grande majorité des utilisateurs ne sont concernés que par le risque de transparence. Une prérogative instaurant des “obligations de divulgation” (CE, 2026). Concrètement, les productions issues d’IA doivent pouvoir être clairement identifiées comme telles. Une réglementation qui ne plaît pas aux Américains : en février 2025, J.D. Vance, vice-président des Etats-Unis, a vivement critiqué les “réglementations excessives” nuisibles pour l’innovation. Un effet d’annonce accompagné de plusieurs mois de pression des géants de la tech américaine et de l’administration Trump aboutissant au rallongement des délais de respect des règles - repoussés à août 2027. Une décision également demandée et saluée par des entreprises européennes qui bénéficient des apports des intelligences artificielles américaines. En parallèle, les Etats-Unis ont aussi interdit l’utilisation des dernières technologies d’intelligence artificielle en dehors de leur giron. Une façon de montrer que les tentatives européennes d’obstruction peuvent mener à des sanctions.
Reste un rendez-vous, dans un peu moins d’un an : l’application de l’AI Act dira si l’Europe est capable de faire respecter, sur son propre sol, la seule arme légale qu’elle s’est donnée. D’ici là, en dépit de la production de talents français et européens, l’écart continue de se creuser, et le slogan de la “souveraineté numérique européenne” (Elysée, 2025) ressemble de plus en plus à une promesse que personne, pas même ses défenseurs, ne peut tenir coûte que coûte.
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