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Ceuta : bien plus qu’un t-shirt

L’Union européenne déchirée entre solidarité et fermetures de frontières.

Portrait de Maximilien Huet
Maximilien Huet6 min de lecture
Couverture de « Ceuta : bien plus qu’un t-shirt »

Depuis le 15 septembre, le capitaine de l’équipe de France de foot est au cœur d’un nouveau scandale. Avant le match de Liga contre Elche, Mbappé, Konaté et Vinicius Jùnior ont refusé de porter entièrement un t-shirt portant le slogan : “Todos somos Caballas” (“Nous sommes tous des Ceutiens”). Affichés en hommage à la population de Ceuta, la portée du message dépasse celle du match de foot. Si l’arrivée illégale de près de 70 000 personnes dans la petite enclave espagnole, située sur la côte marocaine, a alimenté les débats autour de l’immigration au sein de l’UE, Kylian Mbappé a affirmé ne pas vouloir “hiérarchiser les souffrances” (AS, 2026). Malgré tout, l’ampleur prise par ce geste dans les médias sportifs puis généralistes témoigne de la place accordée aux questions migratoires dans les débats. En cette année d’élection dans certains des pays européens les plus importants, une bonne partie des candidats s’emparent de ces questions pour peser sur les esprits. Alors, les trois joueurs sont devenus, un peu malgré eux, l’incarnation d’une dichotomie politique qui égratigne de plus en plus l’Union Européenne.

Si les noms des trois joueurs font écho à une Coupe du Monde encore vive dans les esprits, la situation céutienne est moins connue. _Mais alors, que s’est-il passé à Ceuta ?_Cette ville, reliquat de la colonisation espagnole, est située sur la côte nord-africaine et enclavée au sein du Maroc. Autonome depuis 1995, elle est rattachée à l’Espagne mais bénéficie d’une décentralisation administrative. Considéré par Rabat comme un territoire occupé, il en a pris la forme depuis la création d’une barrière barbelée de six mètres de haut (dix mètres depuis 2020) et longue de huit kilomètres en 2005. A l’échelle européenne, cette ville hérite d’un statut particulier puisqu’elle ne fait pas partie de l’espace Schengen. Une mesure visant à réduire la capacité des migrants africains à atteindre l’Europe continentale. Entre le 30 et le 31 juillet, près de 70 000 personnes sont arrivées dans la ville, par la mer - doublant presque sa population du jour au lendemain. Si l’affaire a directement été reprise à l’international, les médias oublient souvent que, selon le gouvernement espagnol, quatre-vingt onze personnes seraient décédées pendant la traversée. Un gouvernement dont le porte-parole a annoncé que la priorité était le “rapatriement du plus grand nombre [...] dans le respect de l’ordre juridique et des droits humains” (Le Monde, 2026). Aujourd’hui, en fonction des sources, seulement 5 à 13% des 70 000 arrivés sont restés sur place. Pour eux, l’administration espagnole a prévu la création de centres d’accueil, actuellement capables de prendre en charge près de quatre mille trois cent personnes.

Se pose alors la question de l’ampleur et de l’organisation d’une telle traversée. Il semble peu probable que le Maroc n’ait pas été informé du regroupement d’autant de monde autour d’une frontière très contrôlée. Coïncidence du calendrier, peut être, mais celle-ci intervient quelques semaines après le voyage de Pedro Sanchez, premier ministre espagnol, en Algérie. Les deux pays maghrébins opposés au sujet de la souveraineté du Sahara Occidental, mettent en place un arsenal diplomatique très important. Si l’Algérie joue sur sa mémoire pour peser sur les décisions françaises, depuis 2022, le gouvernement marocain bénéficie du soutien de l’Espagne. Une alliance qui semblait stable et bénéfique pour les deux parties. Néanmoins le 20 juillet, Sanchez s’est rendu en Algérie pour renouer le lien diplomatique. Alors, _pieds de nez ou simple exercice géopolitique ?_En réalité, il a surtout été question d’échanges commerciaux, de sécurité et d’énergie. Mais, cette rencontre, à laquelle s’ajoute une loi reconnaissant la citoyenneté espagnole aux habitants du Sahara Occidental, pourrait être à l’origine d’une opération de “guerre hybride” (Center for European Policy, 2026). L’idée étant d’orchestrer les flux migratoires afin de transformer les migrants en moyen de pression. Une origine, contestée par le gouvernement marocain, qui transformerait l’affaire en “crise géopolitique” (Cristina Monge, Brut, 2026). D’autant que l’Espagne, en raison de ses prises de positions sur l’OTAN et la Palestine, pourrait aussi être la cible des Etats-Unis - grand allié du Maroc.

A l’échelle nationale, la fracture est aussi entamée entre le Partido Popular(Parti Populaire), au pouvoir à Ceuta,et le Partido Socialisto Obrero Espanol(Parti Socialistes Ouvrier Espagnol),à la tête du gouvernement. A l’origine : un décret de régularisation du statut des migrants présents en Espagne. Présentée comme une ouverture de la citoyenneté espagnole au plus grand nombre, en réalité elle prévoit la normalisation des personnes présentes en Espagne depuis au moins 5 mois (La Dépêche, 2026). Si elle est considérée comme une mesure “irresponsable” par Alma Eszcurra, secrétaire adjointe du PP, elle n’est pas cet eldorado promis aux migrants marocains arrivés à Ceuta. Depuis leur arrivée, les tensions s’aggravent. Des manifestations particulièrement violentes apparaissent dans les rues de la petite ville appelant à l’expulsion immédiate de l’ensemble des migrants. Une fronde soutenue par Juan Vivas, élu du PP, bien qu’il explique que “nul ne doit se faire justice soi-même” (France 24, 2026). Un support “par populisme ou pour grappiller quelques voix”(Angel Victor Torres, Le Monde, 2026) critiqué par le ministre espagnol de la Politique territoriale et de la Mémoire démocratique. En somme, si certains estiment que ces mesures répondent à des préoccupations légitimes de sécurité, d’autres y voient une forme d’instrumentalisation politique autour de la question migratoire.

Une stratégie également appliquée à l’échelle européenne. Si certains médias français y voient une “Tiers-mondisation inévitable” (Europe 1, 2026), la principale critique vient du gouvernement italien. Giorgia Meloni, présidente du Conseil des ministres italien, a notamment critiqué une “immigration clandestine incontrôlée [qui] constitue une menace réelle pour la sécurité des frontières européennes” (Center for European Policy, 2026) - avant d’appeler à la suspension de l’Espagne de l’espace Schengen. Une demande à laquelle on peut opposer que Ceuta ne fait pas partie de cette association de libre-échange et qu’aucun migrant n’a encore rejoint l’Europe continental. En réalité, la réaction italienne s’inscrit dans un contexte électoral intense dans lequel l’extrême droite de Meloni fait face à la montée d’un parti encore plus extrême. Cette manipulation de l’actualité la détache de ses effets réels et s’inscrit dans une stratégie argumentative controversée et dénoncée. L’idée est de criminaliser le statut de migrant et d’appeler à davantage de contrôle.

Par ailleurs, elle met en avant l’incapacité européenne à gérer l’afflux migratoire actuel. Si elle a pris la décision d’externaliser cette mission pour des raisons pratiques, elle se retrouve face à des conséquences économiques et stratégiques importantes. En donnant la responsabilité des migrants aux pays frontaliers à l’Europe, l’UE s’est retrouvée à financer une partie des infrastructures et est désormais soumise à la manipulation de ces masses par certains gouvernements. Un paradoxe exploité les partis européens d’extrême droite afin de consolider une association entre migrant et danger. D’où la mise en place de mesures restrictives pour le droit d’asile telle que le Pacte Européen Migration et Asile - alors que les arrivées irrégulières ont diminué de 37% depuis le COVID (Brut, 2026).

Entre solidarité affichée et frontières verrouillées, entre discours humanistes et réalités géopolitiques, l’affaire de Ceuta apparaît comme une nouvelle incarnation de l’enjeu que représente l’immigration à l’heure actuelle. Outil de pression, objet de débat et source de souffrance, elle dépasse largement un scandale de t-shirt et parvient même à mettre en exergue les limites de l’Union Européenne.

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